"I'll lay down in your ash-tray, chante la femme, I'm just your Marlboro. Light me up anf butt me, you're sick and beautiful.
Clara me donne une cigarette et du feu. Ces derniers jours, elle me tend souvent deux doigts pour que j'y glisse ma clope et la laisse tirer une taffe.
Squeeze me like a lemon, chante la femme, and mix with alcohol, bounce me hard and dunk me, I'm just your basket-ball.
Je cligne des yeux et vois des strates de fumée glisser le long des rayons de soleil.
Watch me like a game show, chante la femme, you're sickening beautiful.
Beau à vomir, dis-je. Tu as encore mal au coeur?
Ca fait deux jours que j'ai mal au coeur, dit Clara.
Mange quelque chose.
Rien à voir avec ça, dit-elle, ça doit être cette ville. Je crois que cette ville me donne mal au coeur.
Tu n'aimes pas ici?
Si au contraire, j'adore. Je ne sais pas quoi dire de plus.
Je laisse tomber. Elle appuie sur la touche Repeat, le chalumeau se met en marche, la sécurité des armes, You're sick and beautiful.[...]
L'eau dans ces bouteilles en plastique, dis-je, a toujours un petit goût de Poupée Barbie.
Je sais que cette phrase aurait plu à Jessie, elle aurait certainement déclenché toute une histoire, avec Barbie et Ken qui sèment la terreur sur le monde en menaçant de pisser dans les bouteilles d'eau minérale. Clara ne réagit pas, elle rallume la radiocassette et met le volume à fond.
You're sick and Beautiful... Je roule vers l'appareil, jusqu'à ce que mon oreille saine touche presque la grille en plastique du haut-parleur. La musique me pulvérise, je me laisse emporter dans un tourbillon, autour de la cour, de la ville, du pays, de la planète, et je n'entends plus que le bruit du vent dans mes oreilles et le ronronnement de la rotation de la terre.
[...]
Beaucoup d'étoiles parmi celles que nous voyons là-haut sont mortes depuis plus de mille ans, dit Clara, et leur lumière fonce toujours à travers l'univers.
Oui, dis-je, et quand nous serons morts, notre image foncera elle aussi à travers le cosmos, longtemps, et dans mille ans les étoiles pourront toujours nous voir de là-haut.
Parfait, dit Clara,alors restons encore allongés un petit moment et conservons-nous pour l'éternité.
Tu connais l'idée, dis-je, selon laquelle il est totalement absurde de faire quelque chose pour d'autres êtres humains, parce qu'on est soi-même un être humain, et qu'on sait à quel point il ne le méritent pas? Et comment s'effondre par voie de conséquence le sens de toute entreprise? Parfois je me dis que les chétiens sont tout simplement pragmatiques avec leur "Aime ton prochain". C'est juste le "Comme toi-même" qu'ils auraient mieux fait de laisser de côté. Tu comprends?
Hein?? dit-elle. Non.
J'aurai du m'en douter. Avec toi c'est comme avec un sachet plein de gousses d'arachide: de temps en temps, on plonge la main dedans en pensant qu'on en attrape une pleine, mais en vérité elles sont toutes complètement vides.
je ne suis pas vide, dit Clara, je suis concave. Tu te reflètes en moi et tu te vois beaucoup plus gros et plus fort que tu ne l'es en réalité.
Et je suis quoi, en réalité?
Un pauvre trou du cul qui depuis des semaines n'attend plus que d'être expédié par le fond.
Un trou, au moins, il y a encore quelque chose qui l'entoure. Quand on te regarde, on se dit qu'on peut même n'être que l'intérieur d'un trou.
Elle hausse les épaules en restant allongée.
Oh, dit-elle, après tout ça m'est parfaitement égal.
-L'aigle et l'ange- JULI ZEHPhoto -Sow By Sow-Artificial Joy Club**Sick & Beautiful